Nous risquons de sacrifier la dignité humaine à la productivité des machines

Ce texte n’est pas un réquisitoire contre l’IA. Je l’utilise quotidiennement, je construis avec elle, et à presque tous les égards je figure du côté des gagnants du système qu’elle est en train de créer — ce qui est précisément pourquoi cet argument doit être formulé maintenant, et pourquoi je suis en mesure de le formuler.
Le débat sur l’intelligence artificielle revient sans cesse à la même question : est-elle intelligente ? Je ne m’y attarderai pas longtemps. Les LLM ne sont pas intelligents — non pas en raison de ce qu’ils savent ou ne savent pas faire, mais en raison de ce qu’ils sont : de la reconnaissance de motifs statistiques à grande échelle appliquée à des données produites par des humains. C’est de la mimique, pas de la cognition, et ce n’est pas une affirmation controversée pour qui comprend l’architecture.
Mais nombreux sont ceux qui avancent un argument différent : ils pointent des lacunes de performance — les LLM ne savent pas compter de manière fiable les occurrences d’une lettre dans un mot, donc ils ne sont pas intelligents. Le problème de cet argument, c’est que beaucoup d’humains en sont eux aussi incapables — parce qu’ils sont analphabètes, ou parce qu’ils traitent le langage différemment. Si c’est là votre critère, vous avez exclu une fraction significative de l’humanité du champ de l’intelligence avant même d’avoir atteint la question de l’IA ; et si vous amendez ensuite ce critère pour y réintégrer ces humains, il vous reste à expliquer pourquoi le critère ainsi corrigé exclut encore les LLM.
C’est précisément dans cet amendement — la recherche d’une définition de l’intelligence qui sépare proprement les humains des machines — que réside le danger : non pas parce qu’il risquerait par accident de réhabiliter les LLM, mais parce que chaque définition proposée, appliquée avec cohérence, finit par tracer une ligne à travers l’humanité elle-même.
Ce n’est pas un problème nouveau. Il a une histoire, et cette histoire n’est pas abstraite. Définir l’humanité par la capacité a déjà servi à trier les gens entre ceux qui comptent et ceux qui ne comptent pas — le vocabulaire change, mais la structure, elle, demeure.
Ce qui est nouveau, c’est la classe de comparaison. Tant que les humains étaient les agents les plus productifs de l’économie, lier la dignité au rendement était cruel pour ceux qui se trouvaient en bas de l’échelle, mais ne menaçait pas la catégorie dans son ensemble. L’IA bouleverse cette arithmétique : sur un ensemble croissant de tâches mesurables, elle surpasse les humains — moins cher, plus vite, sans se plaindre. Si votre cadre mesure la valeur humaine à l’aune de la contribution productive, ce cadre dispose désormais d’un étalon que les humains seront de moins en moins capables d’atteindre.
Ceux qui sont le plus attachés à ce cadre en sont conscients. Certains construisent l’IA, d’autres financent les mouvements politiques qui décideront du sort des humains qui ne soutiennent pas la comparaison — et ils ne cachent pas leur mépris pour ce qu’ils appellent les personnes à faible productivité : ils l’écrivent publiquement et le traduisent en orientations politiques.
L’exigence — non pas la solution, l’exigence — est de décorréler la dignité humaine du rendement productif : non pas parce que le travail n’aurait pas de valeur, ni parce que la contribution serait sans importance, mais parce que la dignité humaine doit être antérieure à ce qu’une personne produit, et indépendante de cela — faute de quoi ce n’est plus de la dignité, c’est une évaluation de performance.
Ce principe n’est pas nouveau. Il précède le capitalisme, l’État-nation, la révolution industrielle. La tradition biblique le connaissait bien : l’année jubilaire annulait les dettes et restituait les terres sans égard à ce que les gens avaient produit ; le droit de glanage nourrissait ceux qui ne pouvaient travailler sans leur imposer de justifier leur faim ; le repos du Shabbat était obligatoire, y compris pour les plus productifs. Dans chaque cas, la logique est la même : la dignité humaine prime sur l’efficacité, la subsistance n’est pas soumise à condition de ressources, et la valeur d’une personne non plus.
Dans un monde où un petit nombre d’individus et de systèmes peut automatiser la production qui en requérait jadis des millions, ce principe cesse d’être une sagesse ancienne pour devenir une urgence politique : la survie ne peut rester une récompense accordée à la contribution, elle doit en être le point de départ.
La plupart des grandes traditions des droits humains reposent sur cette même prémisse. Ce qui est nouveau, c’est que nous ne pouvons plus nous permettre de lui rendre hommage en paroles tout en l’ancrant discrètement dans l’utilité — parce que l’IA dissipe l’ambiguïté, et que la conclusion logique d’une mesure de la valeur humaine par le rendement, dans un monde où l’IA surpasse les humains, ce n’est pas la prospérité : c’est un mécanisme de tri.
Le débat sur l’IA ne nous demande pas si les machines sont intelligentes. Il nous demande si nous pensions vraiment ce que nous avons dit sur les humains.