C’est le huitième billet de ma série pour le mois de sensibilisation à l’autisme.

Il existe un schéma que beaucoup de personnes autistes reconnaissent sans jamais le nommer : l’incapacité à accomplir des tâches qui n’ont pas de sens. Pas des tâches difficiles, ni désagréables, ni ennuyeuses — des tâches dont la finalité ne s’enclenche tout simplement pas.

Ce n’est pas de la procrastination. Procrastiner, c’est savoir qu’on devrait faire quelque chose et ne pas le faire. Ce qui se passe ici est plus proche d’un blanc : le cerveau ne s’engage pas parce qu’il n’a pas reçu de raison valable de le faire.

J’ai fait deux ans de médecine. Mes amis enchaînaient les journées de dix heures de travail sans se poser de questions, et je n’arrivais pas à en faire autant — non parce que j’étais épuisé ou distrait, mais parce que la tâche ne s’engageait pas. Quand j’ai demandé à l’une d’elles pourquoi elle travaillait autant, elle m’a répondu : parce que mes parents veulent que je sois médecin. Il n’y avait aucune façon pour mon cerveau d’autoriser mon corps à fournir cet effort pour cette raison-là. Ce n’était pas de la paresse — je suis capable de travailler intensément quand les choses ont du sens. Le moteur refusait simplement de démarrer.

Le même schéma apparaît partout où la pression sociale se substitue à une raison réelle : tout le monde le fait, tu n’as pas le choix. Ces arguments ne répondent pas à la vraie question du cerveau : quelle est la finalité de cela, en des termes que je peux évaluer ?

Quand cette réponse est absente, le blocage n’est ni de la résistance ni de l’entêtement — c’est plutôt l’équivalent de tourner une clé dans une voiture sans moteur. Le geste est disponible, le résultat ne l’est pas. Insister davantage produit quelque chose entre la frustration et le désespoir : cette sensation de vouloir avancer, de fournir l’effort, et de constater que rien ne répond. La volonté est là. La conformité, elle, n’est pas disponible. De l’extérieur, ça ressemble exactement à ne pas essayer.

Et ce que l’observateur perçoit aggrave souvent les choses. La personne autiste peut simplement vous regarder en souriant, pendant que vous attendez qu’elle fasse quelque chose qu’elle sait devoir faire et ne fera tout simplement pas. Ce sourire n’est pas de la provocation : c’est le résultat conjugué de deux systèmes automatiques absents — la mimique faciale spontanée qui ajusterait normalement l’expression au sérieux de la situation, et le contrôle conscient de cette expression, qui n’est pas disponible parce que le cerveau est déjà mobilisé par le blocage lui-même.

Il y a pourtant une force dans tout cela. Le même trait qui rend les tâches arbitraires impossibles rend également visible toute complexité inutile. La personne qui ne cesse de demander « pourquoi est-ce qu’on fait ça ? » lors d’une revue de processus est souvent celle qui identifie le vrai point de blocage.

Ce sourire dont je parle — et ce qu’il révèle lorsque l’autorité se heurte à un cerveau dépourvu de réflexe de soumission — fera l’objet du prochain billet.

Ce billet fait partie de ma série d’avril 2026 pour le mois de sensibilisation à l’autisme. Publié initialement sur LinkedIn le 17 avril 2026.