Maintenir des amitiés sur le spectre

Ceci est le onzième billet de ma série pour le mois de sensibilisation à l’autisme.
Ma femme me dit que j’ai des amis. Elle a probablement raison. Mais ce n’est pas ce que je ressens — pas de la façon dont le modèle culturel le décrit. Le lien profond et réciproque, la personne qu’on appelle quand quelque chose arrive, la relation qui persiste sans raison de persister. Cette version de l’amitié me semble largement hors de portée, et j’ai longtemps cherché à comprendre pourquoi.
La réponse n’est pas que je suis incapable de me connecter aux gens. Je le fais, et souvent, parfois avec intensité. Le problème, c’est l’entretien.
La plupart des gens disposent de quelque chose qui ressemble à un réflexe de maintenance sociale : une impulsion qui se déclenche sans qu’on la sollicite, qui fait penser à quelqu’un et tendre la main vers lui, qui maintient un lien au chaud entre deux rencontres. Ce réflexe, je ne l’ai pas de façon fiable. Non par manque d’intérêt, mais parce que l’impulsion ne se déclenche tout simplement pas. L’amitié est réelle quand le contexte est là : un projet commun, une situation récurrente, une relation de travail avec des points de contact naturels. Quand le contexte disparaît, le lien s’estompe discrètement — non par indifférence, mais par absence de déclencheur.
Ce fonctionnement produit un schéma qui peut ressembler, vu de l’extérieur, à autre chose que ce qu’il est. La personne qui s’engage avec intensité quand on partage un même contexte, puis se tait quand ce n’est plus le cas. Celle qui semble bien, puis se retire soudainement. Celle qui ne recontacte pas après un conflit — non parce qu’elle fait la sourde oreille, mais parce qu’intérieurement la question était réglée, et que l’impulsion de faire signe n’est jamais venue. Tout cela peut se lire comme de la manipulation, comme une façon d’utiliser les gens, comme un manque d’intérêt réel. Rien de tout cela n’est vrai.
Il y a un revers à nommer. Le même système qui ne stocke pas le poids émotionnel d’une amitié ne stocke pas non plus le poids émotionnel d’un conflit. Les rancœurs ne s’accumulent pas. Les blessures ne s’enveniment pas. Quand le contexte revient, le lien reprend avec une fraîcheur qui peut surprendre l’autre — et qui est sincère, parce qu’elle l’est.
Et quand la structure est là — un but partagé, une raison récurrente de se retrouver — l’intensité et la loyauté qui se manifestent sont réelles. Ce n’est pas que l’affection est absente. C’est qu’elle a besoin d’un point d’accroche.
Prochain billet : l’autisme comme catalyseur
Ce billet fait partie de ma série d’avril 2026 pour le mois de sensibilisation à l’autisme. Publié initialement sur LinkedIn le 24 avril 2026.