Voici deux scènes. Elles semblent sans rapport. Elles ne le sont pas.

Scène 1

Deux personnes dans un café, qui parlent d’un restaurant qu’elles veulent essayer. Un passant s’arrête : « Cet endroit a fermé il y a six mois. Celui du coin est mieux. » Un bref signe de tête, et il repart.

Les deux personnes échangent un regard, déstabilisées. Pourquoi cet inconnu s’est-il arrêté ? Que voulait-il ?

À quelques pas de là, l’inconnu est lui aussi perplexe. Il avait une information utile. Il l’a partagée. Pourquoi ces gens ont-ils réagi aussi étrangement ?

Scène 2

Un collègue est visiblement stressé, il décrit une situation difficile au travail. Un ami rapproche sa chaise, pose la main sur son bras : « Ça a l’air vraiment éprouvant. » Un autre ouvre son ordinateur : « J’ai trouvé quelque chose qui pourrait aider — les RH ont une procédure exactement pour ça, je t’envoie le lien. »

Le collègue se tourne vers le premier. Il jette un regard incertain vers le second.

Le second ne comprend pas pourquoi s’asseoir près de quelqu’un et dire « ça a l’air éprouvant » compte comme une aide. On n’a rien résolu. Le premier ne comprend pas pourquoi quelqu’un répondrait à une détresse avec des liens.


Les deux scènes se terminent de la même façon : des personnes des deux côtés convaincues d’avoir bien agi, déconcertées par la réaction de l’autre. Le décalage est mutuel et invisible de l’intérieur.

Deux instincts de survie, deux systèmes d’empathie

Pour beaucoup de personnes autistes, l’information est un mécanisme de survie. L’incertitude est une menace, l’information manquante une vulnérabilité, et le besoin de corriger et de partager opère en deçà de la conscience. L’empathie, exprimée à travers ce système, ressemble à ceci : donner à l’autre ce qui vous maintient en sécurité — une information exacte, des solutions, des ressources. Le préambule social qui précède habituellement le partage — s’annoncer, adoucir l’approche — ne se présente pas comme un concept. Pourquoi une information utile aurait-elle besoin d’une introduction ?

Pour beaucoup de personnes neurotypiques, la sécurité sociale est un mécanisme de survie. La cohésion du groupe et la capacité à lire les autres avec justesse sont ce qui maintient en sécurité. L’empathie, exprimée à travers ce système, ressemble à une présence : refléter la détresse, faire sentir à l’autre qu’il est tenu, maintenir le tissu social. Une approche non sollicitée de la part d’un inconnu court-circuite le protocole qui signale une intention sûre — et ce protocole n’est pas une politesse de surface, c’est le code d’accès. Sans lui, le contenu ne peut pas passer, quelle que soit son utilité.

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Le préambule social est un concept aussi étranger à la personne autiste que l’approche directe est déstabilisante pour la personne neurotypique. La réponse par l’information est aussi opaque à la personne neurotypique que l’accord émotionnel l’est à la personne autiste. Ni l’un ni l’autre protocole n’est naturel à l’autre système. L’incompréhension va dans les deux sens, avec une égale profondeur.

Le problème de la double empathie selon Milton

En 2012, le chercheur autiste Damian Milton a décrit ce qu’il a appelé le problème de la double empathie : les difficultés de communication entre personnes de neurotypes différents ne sont pas le déficit d’un côté — elles sont le produit d’un décalage entre deux systèmes cohérents, mutuellement opaques l’un à l’autre. Historiquement, c’est le côté autiste qui a été invité à s’adapter, le système neurotypique étant traité comme la norme plutôt que comme une logique de survie particulière parmi deux.

Ce que ces deux scènes montrent, c’est que les deux parties cherchent à prendre soin de l’autre — chacune dans le seul langage que son système connaît, et aucune n’est reçue comme un soin.

Ce n’est pas un déficit. Ce sont deux systèmes de survie, construits pour des menaces différentes, qui expriment chacun l’empathie dans la seule monnaie dont ils disposent.