Dans le billet précédent, j’ai décrit deux systèmes de survie : l’un orienté vers l’information, l’autre vers la cohésion sociale. Le rapport autistique à l’information produit des frictions — l’inconnu dans le café, le collègue qui envoie des liens quand on avait besoin d’une oreille attentive. Mais il produit aussi autre chose.

Imaginez un conseil tribal. Le chef a parlé. Le plan est arrêté. Tous les membres du cercle, autour du feu, ont approuvé de la tête. Une personne dit : « Mais les traces du troupeau vont dans l’autre direction. »

Silence. Les regards. Le poids d’avoir contredit le chef devant tout le monde.

Les traces allaient dans l’autre direction.

L’énigme

L’autisme comporte une forte composante génétique — répartie sur de nombreux gènes, dont l’expression est influencée par des facteurs environnementaux. Il se transmet au sein des familles, se concentre dans certaines lignées, se perpétue. Il tend à isoler les individus concernés, et pourtant il persiste à des taux constants dans toutes les populations humaines, à travers les cultures, et très probablement à travers les siècles. C’est le genre de constance qui, ordinairement, signifie quelque chose.

Les explications conventionnelles de cette persistance se situent au niveau individuel : liaison génétique à des traits avantageux, capacités cognitives particulières en matière de reconnaissance de formes et de systématisation, l’hypothèse dite du « gène geek ». Ces pistes sont réelles et méritent d’être prises au sérieux. Mais elles rendent compte de la valeur adaptative individuelle. Et si la réponse n’était pas à ce niveau — si c’est le groupe tout entier qui avait suffisamment bénéficié de la présence de membres autistes pour que cela joue en faveur de sa survie ?

L’argument de groupe

Un groupe où chacun effectue le calcul de la cohésion sociale avant de prendre la parole présente un angle mort spécifique et prévisible. L’information est supprimée pour préserver le confort collectif. Les erreurs ne sont pas corrigées parce que les corriger ferait perdre la face à quelqu’un de haut placé. Le plan structurellement défaillant est exécuté parce que personne ne voulait être celui qui le dirait devant le chef.

Ce n’est pas là un mode d’échec théorique. Il a un nom — la pensée de groupe, le groupthink — et ses conséquences sont documentées. Il opère précisément par le mécanisme qui rend la cohésion sociale neurotypique si efficace en temps stable : l’instinct qui consiste à lire l’atmosphère, à préserver les relations, à éviter la perturbation.

Le rapport autistique à l’information n’a pas ce frein. Non par courage ou esprit de contradiction, mais parce que le système qui mettrait en balance le coût social et la valeur de l’information ne s’enclenche tout simplement pas en premier. L’information est là, elle doit être partagée — et l’autorité de la personne en face n’est pas une variable pertinente.

La personne autour du feu dit que les traces vont dans l’autre direction. Non pour défier le chef. Non pour marquer un point. Parce que les traces vont dans l’autre direction, et que c’est la seule chose qui compte : dire les faits.

L’angle génétique

Il n’est pas nécessaire de trancher le débat sur la sélection de groupe en biologie évolutive pour trouver cet argument utile. Il en existe une version plus simple.

L’autisme est héréditaire. Ce qui signifie que certains groupes, par le jeu du hasard génétique, auraient présenté ce profil plus fréquemment que d’autres — soit par une plus grande présence de certains gènes liés à l’autisme, soit par une densité plus élevée de marqueurs biologiques associés dans la population. Un groupe qui en aurait été totalement dépourvu aurait été exposé au mode d’échec de la pensée de groupe sans personne pour l’interrompre : l’information supprimée, les erreurs non corrigées, les traces suivies dans la mauvaise direction.

Sur des générations, à travers les crises, dans ces moments où la précision importait plus que l’harmonie sociale, cette asymétrie aurait eu des conséquences.

Ce n’est pas affirmer que les individus autistes ont été sélectionnés en tant que tels. C’est observer que les groupes qui contenaient ce profil étaient plus robustes face à un mode d’échec spécifique et récurrent que le profil majoritaire génère en lui-même.

Ce que cela change

Le cadre habituel dans lequel on pense l’autisme et la société va dans un seul sens : voici un profil qui génère des difficultés, comment l’accommoder ? Ce cadre n’est pas faux, mais il est incomplet.

Le profil qui pousse quelqu’un à dire que les traces vont dans l’autre direction, à corriger la recommandation de restaurant d’un inconnu, à signaler l’erreur en réunion quand tout le monde est déjà passé à autre chose — ce profil est coûteux dans des conditions sociales stables et peu risquées. Il produit exactement les frictions décrites dans le billet précédent. Mais un groupe qui ne ferait tourner que le système de cohésion sociale est vulnérable dans une direction précise, et l’a toujours été au cours de l’histoire humaine.

Les personnes autistes qui rendaient tout le monde légèrement fou en temps ordinaires ont peut-être été celles qui ont dit ce qui devait être dit au moment où cela comptait le plus.

Une note sur l’honnêteté épistémique

Ceci est une hypothèse. L’héritabilité génétique de l’autisme est établie. Le mode d’échec de la pensée de groupe est documenté. L’observation selon laquelle des groupes composés de profils neurologiques variés seraient plus robustes est plausible et cohérente avec les recherches plus larges sur la neurodiversité. Mais l’affirmation précise — que l’autisme persiste en partie parce que les groupes qui le contenaient surpassaient ceux qui n’en avaient pas — est un assemblage original de composantes solides, et non un résultat tiré de la littérature scientifique.

Je l’offre comme un cadre qui mérite d’être considéré, non comme une conclusion qu’il faudrait défendre. Si vous travaillez en biologie évolutive ou en génétique comportementale et que vous pensez que je me trompe, je voudrais sincèrement savoir pourquoi.